Archive mensuelle de avril 2012

En cours – un roman

En cours - un roman  dans ARTICLES 07102008-300x225Un projet de livre pour les adultes – À paraître bientôt (j’espère)

2010

(Elle)

 

« Le premier puis la deuxième enfant marchent devant moi pendant que tu fermes la maison à clefs pour partir en vacances, comme dans la plus belle des histoires, comme l’image-même du plus beau des contes. Et je nage, je vis, je suis dedans, devant cette maison qui est la nôtre, à suivre ces enfants qui viennent de ton ventre et du mien, comme dans le meilleur scénario possible. Je suis là, au milieu du bonheur, et je pianote un message à mon amant, à toute vitesse pour ne pas que tu me voies.

Mon fils se retourne et me pose une question, mais je ne veux pas perdre le fil, et je continue à écrire mon message du bout des doigts sans répondre à mon fils qui répète sa question plus fort et s’arrête carrément pour me tirer par la manche. Mais j’ai bientôt fini d’écrire le dernier mot et j’ai peur que tu me voies, alors je retire mon bras brusquement, et le blouson de mon fils se déchire avec un bruit net qui surprend tout le monde.

Tu te retournes et tu nous regardes, tu me vois, tu vois mon visage rouge plein de gêne, le téléphone dans ma main, les yeux de ton fils qui me fixent avec une colère sourde, la bouche de ta fille qui débute un sanglot. Tu vois l’image du plus beau des contes se déchirer devant toi, comme un cri traverse le silence de ces derniers mois, et tu éclates. Tu ne sais pas comment sortir la colère tellement enfouie, tellement loin dans le silence, tu hésites un instant, une fraction de seconde.

Où tu balayes le paysage d’un œil mauvais, à la recherche de quelque chose à briser. Mais tu ne trouves rien qui pourrait satisfaire une rage si grande.

Alors tu poses les valises, te redresses, et jettes subitement les clefs de toutes tes forces vers moi.

Et j’ai eu peur de toi, j’ai compris que c’était fini entre nous, à l’instant de prendre tes clefs en travers du visage, c’était fini.

Puis les clefs ont volé sur la rue, glissé sous une voiture, et il a fallu de longues minutes pour que tu les récupères, pour que tu ranges les valises dans le coffre, que tu entres dans la voiture et démarres enfin, de longues plages de silence mortel, avec les enfants sur la banquette arrière qui s’agitaient.

 

 

 

2012

(Lui)

 

Une énième fois je déplace la chaise que tu poses contre la vitre et qui m’empêche d’ouvrir la fenêtre le matin pour aérer la chambre. Une fois de plus je me retrouve à faire ce geste. À prendre le dossier dans une main. À soulever la chaise et à la porter jusqu’au coin de la pièce. Là où une chaise doit être. Là où toute chaise possède sa place et quoi que tu en penses c’est là qu’elle doit rester.

Et non. Encore aujourd’hui non. La chaise est là comme toujours.

Et je la prends dans une main en maudissant la vie de m’avoir donné à accomplir ce geste tous les jours. Ce geste que j’aimerais tant éviter. Cette mauvaise habitude qui nous sépare peu à peu dans les choses. Dans les couverts lavés et les casseroles empilées. Dans les portes fermées et les placards ouverts. Dans ce qui définit le lieu et l’organisation d’une vie commune. D’une vie où chacun trouve ce qu’il cherche. Sans passer des heures à imaginer où ton esprit tortueux a bien pu fourrer cette idée. Dans quelle zone de ton cerveau se terre une logique qu’on pourrait comprendre et envisager enfin de partager un quotidien ? Je me demande en attrapant cette chaise et en la soulevant pour la poser sur le côté et ouvrir la fenêtre.

Les voisins d’en face ont installé un grillage autour de leur propriété. Notre jardin paraît soudain plus petit. Nos fleurs tout à coup solitaires. Coincées entre deux haies métalliques.

J’aimerais m’en aller. Recommencer tout ailleurs. Avec toi peut-être. Je ne sais pas. Il y a tellement de choses qui nous séparent. Autant de choses qui nous relient. Je suis pris dans un aimant qui m’éloigne et m’approche et je ne sais pas comment prendre la distance en restant. J’ai besoin d’air. Besoin de temps. Besoin que les choses s’installent un peu et que je puisse les regarder vraiment. Pas pris dans le tourbillon des plannings. Non. Je veux respirer.

Je prends une grande inspiration et j’essaye de regarder le grillage du voisin d’une manière positive. Je te jure que j’essaye. Je me concentre bien sur l’architecture des mailles et j’arrive à lui concéder une sorte d’originalité. Une beauté même. Et puis ce chien qui peut maintenant s’ébattre sans être attaché. C’est indéniablement mieux pour lui.

Et nous aussi nous avons de la chance finalement. Nos enfants n’aboient pas. Nous n’avons pas de chien. Nous n’avons pas envie d’en avoir. Pas non plus de projet en commun. À part élever des enfants et gagner de l’argent. Nous n’avons pas de plan ni de stratégie. Nous manquons de concertation. D’une bonne reprise en main. D’une remotivation des troupes.

Je reprends une bouffée d’air et je commence à chercher une solution. Une raison de continuer la.

Tu m’appelles à l’autre bout de la maison. Je fais mine de ne pas entendre. Je veux rester un peu la tête par la fenêtre et prendre le temps de réfléchir encore.

Mais ta voix se fait plus insistante. Et les enfants se joignent à toi pour m’appeler tout de suite.

Je n’ai pas le loisir d’inventer la solution.

Je rentre la tête et ferme la fenêtre.

J’arrive en traînant les pieds vers la cuisine où le petit-déjeuner commence par un verre cassé. Je regarde les morceaux de verre par terre en demeurant positif. Je te jure que c’est vrai. Je me dis que c’était un verre moche. Que nous avons d’autres verres à casser dans le buffet et que nous pouvons ramasser les débris de celui-ci pour les mettre à la poubelle sans état d’âme.

Je relève la tête et vous vois plein de larmes et de fatigue dans la lumière allumée du petit matin.

Je ne comprends pas ce qui nous est arrivé. Avec notre angoisse du moindre verre brisé. Avec nos coups d’éclats du premier réveil et nos scandales autour de rien. Je ne sais pas ce qui nous a amenés là.

Et j’essaye de positiver toujours. De nous voir ici dans la cuisine d’une manière optimiste. De considérer cette famille digne d’intérêt. Mais je n’y arrive plus. Je ne sais plus par où passe le courant positif. Et je vous déteste de m’avoir invité à votre table. Je vous déteste de m’enchaîner à vos bouches. Je vous déteste tant pour tant de raisons que j’ai même oublié. Vous ne valez pas une seconde ni un mot de plus. Vous ne valez rien. Je vous laisse avec les chaises et les verres.

Je vais prendre une douche. »

 

Sébastien Joanniez – 2012




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